Freyja, la Dame Nature du Nord

De tous les panthéons existants, celui des populations nordiques fait le plus écho à ma propre culture, à mes racines mais surtout à mes croyances. Car ces déités que l’on imagine facilement belliqueuses, brutales, colériques, cachent en réalité une poésie incroyablement variée.

Parmi ces divinités puissantes, une en particulier m’est très chère, pour de nombreuses raisons qui vous seront ici exposées. Laissez-moi vous conter l’histoire de Freyja, la Dame Nature du Nord…

Illustration représentant une femme debout contre un char sur lequel se trouve une lance et un casque ailé. La femme a de long cheveux clairs détachés, elle porte une robe semblable à une toge et un énorme collier, ainsi qu’une dague et une épée à sa ceinture. Elle s’appuie contre un bouclier, et près d’elle se trouvent deux chats.
"Freya" (1901) par Johannes Gehrts

Les cultures nordiques se transmettaient oralement, et la majorité des écrits qui nous sont parvenus viennent d’Islande et datent des XIIe et XIIIe siècles (avec notamment Snorri Sturluson et ses Eddas), à l’époque où l’île se faisait chrétienne. Aussi, de nombreuses légendes sont à jamais perdues, et ce qui nous est parvenu a été influencé, modifié, par l’Eglise qui tenta de tourner en ridicule certains mythes pour effacer ces divinités des traditions des peuples conquis…

La plus glorieuse Dame

De nombreuses divinités sont nommées, parfois avec leur attribution majeure, mais aucune de leurs histoires ne sont connues. Mais pour d’autres, les plus importantes, nous avons la chance d’en savoir bien plus. Et Freyja se trouve être une des figures féminines les plus imposantes, sans doute même plus que Frigg, l’épouse d’Odin, avec qui elle est parfois confondue.

Voici ce qu’on peut lire dans le Gylfanning, un des textes des Eddas :

« Freyja est la plus glorieuse des déesses ases. Elle possède dans le ciel l’enclos qui s’appelle Fólkvangr et, où qu’elle aille au combat, elle reçoit la moitié de ceux qui tombent, et Ódinn l’autre moitié. » (Gylfaginning, chap.24)
« Freyja est la plus renommée avec Frigg. Elle a épousé un homme qui s’appelait Ódr. Leur fille est Hnoss ; elle est si belle que tous les ornements sont dénommés d’après elle. Ódr se rendit dans de longs voyages et Freyja le pleure, ses larmes sont d’or rouge. » (Gylfaginning, chap. 35)

La belle Freyja

Il est dit aussi que Freyja était d’une grande beauté (au point que, selon les légendes, beaucoup parmi les géants, les ogres et les nains, voulaient l’épouser…), ainsi que nous le livre Neil Gaiman : « Freyja était la plus belle de toutes les déesses. Ses cheveux d’or cascadaient sur ses épaules et scintillaient dans la clarté du matin. Les deux chats de Freyja arpentaient la salle, impatients de tirer son chariot. Autour de son cou, aussi doré et brillant que sa chevelure, étincelait le collier des Brisingar, fabriqué pour Freyja par des nains très loin sous terre.« 

C’est sans doute principalement pour sa beauté que l’on a tendance à la voir comme la déesse nordique de l’amour, telle une Vénus ou une Aphrodite… Pourtant, ce n’est pas son attribution première, comme nous le verrons plus loin.

Une Vane parmi les Ases

Il y a fort longtemps, Vanes et Ases se faisaient la guerre. Selon certaines théories des historiens, il est possible que certains peuples nordiques ne vénéraient que les Ases tandis que d’autres se consacraient uniquement aux Vanes. Les victoires des premiers sur les seconds ont fini par mélanger ces cultes, en intégrant les Vanes aux Ases plutôt que de les écraser, pour une culture plus homogène et harmonieuse. Lorsque ces déités furent réunies, un Ase fut placé à la tête des Vanes, et certains Vanes allèrent vivre auprès des Ases.

Freyja et Freyr, déités gémellaires, sont, comme la plupart des Vanes, des divinités de la nature. Leur père est Njörd, dieu des océans, de la pêche et des poissons, et leur mère serait Nerthus, divinité ancienne de la fertilité, probablement une version germanique de la Terre-Mère. Njörd, cependant, est marié à Skadi, une géante, déesse des montagnes, de la chasse et de l’hiver, et avec Freyja et Frigg un des visages de la Grande Déesse Mère nordique. Enfin, Freyja est mariée à Ódr, avec qui elle aurait eut deux filles, Hnoss et Gersimi (seul Snorri Sturluson les nomme, et ce n’est pas toujours très clair, notamment parce qu’on désignait par « fille de Freyja » quelque chose de précieux, des bijoux ou l’or, les deux noms signifiant « trésor » ou « joyaux » en vieux norrois).

Une déesse aux nombreux noms

Comme d’autres dieux et déesses nordiques – notamment Odin, connu pour arpenter le monde sous diverses identités -, Freyja a plusieurs noms.

Le premier, le plus connu, partage sa racine étymologique avec Frigg : Frú, qui signifie « dame » ou « maîtresse« . Ce vocable est toujours usité en danois (frue), en suédois (fru), en allemand (frau), et en néerlandais (vrouw). De ce mot découle aussi Friday et Freitag, les mots anglais et allemand pour vendredi, le jour consacré à Freyja.

Freyja est aussi connue sous les noms suivant :

  • Vanadís, littéralement « Dís des Vanes« , ou « belle déesse » (väna signifie belle)
  • Mardöll, la « mer brillante » (mar = mer, et döll, féminin de dallr = brillant)
  • Hörn, possiblement apparenté au mot hörr, qui signifie lin ou linge
  • Gefn, la « donatrice« 
  • Sýr, la « truie« , suivant l’association des Vanes aux cochons et à la fertilité.

Enfin, suivant le même principe que Valfaðir pour Odin (le « père des tués« , qui devient « Allfather » et donc traduit aussi par « père de toutes choses« ) et les Valkyries (valkyrja signifiant « qui choisit les tués« ), Freyja est parfois nommée Valfreyja (« maîtresse des élus/tués ») pour son rôle d’accueillir la moitié des morts au combat.

Attributs & attributions de Freyja

Les pouvoirs de Freyja

Tout comme son frère jumeau Freyr, Freyja est une déesse de la fertilité, et par extension, de par sa beauté, une déesse de l’amour, du sentiment certes, mais plus particulièrement du désir charnel. Mais il serait hasardeux de limiter se attributions à cela, et souvent ses pouvoirs vont par deux.

Freyja protège les femmes enceinte, préside aux accouchement, et par sa vocation à la fertilité, elle est une déesse de la vie. Mais en sa demeure elle accueille aussi une partie des guerriers morts au combat, devenant de fait une déesse de la mort. Et entre ces deux moments, à l’instar de Frigg, on l’invoque aux mariages. En ce qui concerne les morts au combat, il est une tradition qui explique que les guerriers dit offensifs étaient dévolus à Odin, tandis que ceux morts en ayant défendu leurs biens, famille ou clan étaient réservés à Freyja.

Si sa vocation de l’amour la rapproche de Vénus ou Aphrodite, elle partage avec Minerve et Athéna l’art du combat et de la guerre. 

Pour ce qui est de la fertilité, s’il n’y a pas là de dualité il y a de la multiplicité : on l’invoque tout autant pour avoir de bonnes saisons que pour s’assurer une fière descendance, mais aussi pour garantir la bonne fortune, car elle est aussi déesse de la richesse.

Enfin, et c’est là un point qui m’intéresse particulièrement, c’est la patronne des sorcières et des chamans. Car n’oublions pas que c’est Freyja elle-même qui a enseigné à Odin les secrets du Sejdr, l’ensemble des pratiques magiques (principalement chamaniques) des peuples nordiques. Par ailleurs, le terme « wicca » découle de ces traditions (il vient du vieil anglais wicce, découlant lui-même du vieux norrois seiðkona – littéralement « femme qui pratique le sejdr » -, deux termes génériques pour désigner les sorcières, prêtresses et prophétesses).

Les trésors de Freyja

En ce qui concerne les attributs de Freyja, là aussi c’est assez bien documenté. Comme d’autres divinités nordiques, Freyja se déplace sur un char. Le sien est tiré par deux grands chats – que l’on suppose, à cause de certaines descriptions, être des lynx – qu’elle a reçu de Thor et qu’elle affectionne beaucoup, au point que pour Freyja tous les chats sont sacrés. Généralement, ils ne sont pas nommés, mais on peut parfois lire qu’ils s’appellent Thófnir (Þófnir) et Högni, ou Brundr et Kælinn…

Freyja est aussi toujours parée d’un bijou célèbre : le collier des Brísingar, sujet à plusieurs légendes. Il aurait été donné par le roi Alberich, et est au cœur de l’histoire de Beowulf. Mais selon les écrits chrétiens, voulant ridiculiser Freyja, elle aurait obtenu ce collier des nains Alfrigg, Berling, Dvalin et Grer, en échange d’une nuit avec chacun d’entre eux (selon les sources on parle même de mariage un jour avec chacun…). Toujours est-il que parée de ce collier au printemps, Freyja peut séduire n’importe quel homme ou dieu. Et avec lui, une armée qui a sa faveur ne peut que gagner sur le champ de bataille…

Son autre parure est Valshamr, le manteau en plume de faucon, qui permet à la personne qui le porte de se transformer en oiseau et de voler pour voyager entre les neuf mondes. Ce manteau est parfois attribué à Frigg, et seules ces deux déesses pouvaient le porter… à l’exception de Loki (à cause de sa nature ambigüe). Il s’en est d’ailleurs servi lorsque le marteau de Thor fut volé par un géant.

Enfin, de part sa nature de patronne des Völur (völva au singulier, les prophétesses), Freyja a aussi pour attribut la quenouille (le mot vǫlr, dont est dérivé völva, voulant dire quenouille). Ce qui n’est pas sans rappeler les Nornes, filant le destin des hommes au pied de l’Yggdrasil… D’autre part, la quenouille est également appelée seiðstafr, le « bâton du Sejdr » (autrement dit, la baguette magique).

Illustration représentant une femme sur un char, tiré par deux grands chats.
Illustration de Ludwig Pietsch, représentant la déesse Freyja, dans le « Manuel de mythologie: mythologie grecque et romaine, nordique et ancienne, hindoue et égyptienne » de Alexander Murray.

Correspondances magiques liées à Freyja

Lorsqu’on parle de pratique magique, on en vient toujours aux correspondances, c’est à dire aux liens entre les divinités, plantes, pierres, couleurs,… qui peuvent nous servir à monter un rituel de manière harmonieuse. Freyja n’y fait pas exception et voici donc une liste (non exhaustive) de ce qui lui est lié :

  • Signes du Zodiaque : Capricorne, Lion
  • Planète / astre : Lune
  • Fêtes païennes : Beltane, Lughnasadh
  • Jour de la semaine : Vendredi (vous savez à présent pourquoi j’ai choisi le vendredi pour publier mes articles ^^)
  • Runes : Fehu, Kenaz, Gebo, Wunjo, Isa, Jera, Ehwaz
  • Élément : Feu
  • Nombre : 6
  • Plantes : Coucou, fraisier, gui, lin, marguerite/pâquerette, mûrier sauvage, primevère, rose
  • Arbres : Aulne, bouleau, fusain, hêtre, pommier, sureau tilleul
  • Pierre / minéral : Ambre (l’on dit que lorsque Ódr disparut, Freyja pleura des larmes d’or rouge qui se changèrent en ambre au contact de la mer)
  • Produit de la mer : Perle
  • Animaux : Araignée, chat, chèvre, cochon (truie), colombe, corbeau, faucon, lièvre, lynx, sanglier
  • Intentions : Amour, apprentissage, beauté, clairvoyance, commencements, compétences, conseils, désir sexuel, divination, enchantement, fertilité, gardien, grossesse/accouchement, guérison, jeunesse, liberté, longévité, magie (en générale, animale, lunaire, sexuelle), mariage, mort, passion, prophétie, richesse, sensualité, sexualité, sorcières/sorcellerie, travail chamanique, voyage.

Concernant les runes, le premier Aett (série de huit runes) du Futhark (Fehu, Uruz, Thurisaz, Ansuz, Raidho, Kenaz, Gebo, Wunjo) est gouverné par Freyr et Freyja et symbolise la fertilité. Pas étonnant donc que la moitié de ces runes soient particulièrement liées à Freyja. Pour les curieux·ses, voici ce que les runes liées à cette déesse symbolisent :

  • Fehu  f  : le feu primordial, le sang, opposé de Isa
  • Kenaz  k  : feu domestiqué (foyer ou forge), la torche qui éclaire dans les ténèbres, qui apporte la connaissance
  • Gebo  g  : harmonie & union, échange, équilibre, rune de l’amour, rune du lien entre les hommes & entre les hommes et les dieux (air)
  • Wunjo  w  : harmonie après le don, joie, plaisir et bonheur, bannière sous laquelle on se rallie, appel à se rassembler (air)
  • Isa  i  : cristallisation, retour à la terre, nécessité de retrouver son unité, indépendance, bloque le mouvement, force de la glace
  • Jera  j  : signifie « année » ou « saison », symbolise le temps cyclique, accomplissement, union mystique entre la terre et le cosmos, changement (terre)
  • Ehwaz  e  : dualité, alternance, mouvement, symbolise le voyage chamanique, la divination (terre)

Mon lien à Freyja

Aujourd’hui, je vais aborder un point plus personnel, et peut être intime. Mon rapport à Freyja est assez récent, mais mon attachement à cette déité est fort. Il découle d’un besoin, récent lui aussi, mais également de mes croyances qui années après années se définissent plus nettement.

Lorsqu’on commence à pratiquer la sorcellerie, on a tendance à d’abord passer en revue toute la théorie de base, tout ce que tout le monde utilise. Ce qui est normal et logique, et plutôt sensé. Mais très vite on se rend compte que tout ne nous correspond pas, et on en vient à se questionner, à se demander ce qui nous correspond vraiment. Pour cela il est nécessaire de se s’interroger tout autant sur ce que l’on veut que sur qui ont est…

Me concernant, cela n’a pas été très long, mais ces découvertes furent intenses. C’est toujours quelque chose de se rendre compte que ce qu’on cherchait était là, sous nos yeux. Parce que mon attirance pour la culture nordique, pour ces divinités puissantes et complexes, elle a toujours été là.

En moi se trouvent deux énergies, opposées mais qui s’harmonisent parfaitement. D’un côté, il y a le calme, la douceur, la tempérance, la résilience, et l’abnégation. De l’autre, il y a la colère, la créativité, la passion, la soif de justice, et toutes mes peurs. Quand j’en suis venue à trouver ma spiritualité, j’ai d’abord embrassé le Bouddhisme, parce que j’avais besoin de sérénité, d’apaisement, et de certains enseignements (comme apprendre à pardonner, le plus dur chemin à parcourir). Cela a apaisé mon feu intérieur, et comblé mon désir de paix. Mais lorsqu’on ne nourrit qu’une seule partie de soi, l’autre dépérit et un déséquilibre se crée.

J’avais donc besoin de canaliser ma fureur. De lui trouver un but, une utilité. Et je me suis souvenue des divinités nordiques. De la passion qui les anime. De la fougue et de la puissance qui sont les leurs. Et parmi ces déités, j’ai cherché celle qui me correspondait le mieux, ce qui n’a pas pris longtemps.

Il fallait bien une Dame Nature pour me parler. Une divinité lunaire pour attiser ma curiosité. Une guerrière chevronnée qui peut faire preuve de douceur. Une femme qui a les pieds sur terre mais qui est capable de s’envoler au loin. Une protectrice des femmes. Une mère, une sœur, et une fille. Et rien ne se fait par hasard : c’est quand on a commencé à nous projeter dans le désir d’enfant, avec mon compagnon, que Freyja s’est imposée dans mon esprit. Quand mes convictions féministes se sont faites plus fortes, à mesure que je m’imagine avoir une descendance. Ainsi qu’au moment où je me donnais entièrement à ma pratique de la sorcellerie, débarrassée de toute honte et de toute crainte à ce sujet.

Et c’est ainsi qu’aujourd’hui je vous ai partagé cette admiration que j’ai pour Freyja, et ma joie quand je songe à elle et à ses pouvoirs. Je ne prétend pas lui parler, je la sens simplement m’observer au loin, et cela me suffit…

Sur cette prose un peu plus intime que de coutume, je vous laisse pour aujourd’hui. N’hésitez pas à partager en commentaire vos propres liens avec une ou plusieurs déités, c’est toujours un grand plaisir de voir d’autres points de vue et d’échanger sur les croyances…

A vendredi prochain pour un nouvel article, dans lequel je vous présenterais la fête païenne d’Imbolc !

Prenez soin de vous et que Mélusine vous garde…

Amélie la sorcière

Sources

  • « L’Edda poétique », Régis Boyer
  • « La mythologie viking », Neil Gaiman
  • « Le grand livre de correspondances », Sandra Kynes
  • Le site Histoire du monde
  • Article Wikipédia consacré à Freyja (et liens associés)
  • Ainsi que mes connaissances non-sourcées et mes expériences personnelles
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2 commentaires sur “Freyja, la Dame Nature du Nord”

  1. Je vous remercie pour cet article que j’ai beaucoup aimer.j’ai lu dans votre article que freyja est une déesse protectrice des femmes mais j’aimerais savoir si un homme peut aussi demander sa protection ?je vous remercie d’avance pour votre réponse

    1. Bonjour Bruno !
      Merci pour votre commentaire !
      Si Freyja protège beaucoup les femmes, c’est à principalement cause d’une partie de ses attributions : la grossesse, la naissance, elle accueille également dans sa halle les femmes après leur mort. Mais il ne faut pas oublier qu’elle accueille la moitié des valeureux morts au combat (les « défendants », ceux qui protègent) et qu’elle est aussi, comme son jumeaux Freyr, une déesse agricole (donc aimée des paysans). Et bien sûr c’est elle qu’on invoque pour les questions « amoureuses » (amour romantique mais aussi amour physique). Elle est aussi la déesse liée au Printemps. Et puisqu’elle est la maîtresse du Seidhr, elle protège également toutes les personnes pratiquant la sorcellerie.
      C’est un peu le principe pour les divinités nordiques : leurs rôles sont multiples, si bien que tout le monde peut bénéficier de leurs bienfaits (encore faut-il savoir les demander et les mériter…).

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